Jour 90, 21/12/07
On se lève tranquillement dans notre petite case. On prend le petit déj en compagnie de jeunes de la maisonnée. Le village est divisé en plusieurs partie, qui regroupent souvent un même groupe familial, dont celui de Babacar et Aïssa, qui vivent avec quatre de leurs six enfants et des neveux, plus d’autres jeunes familles et quelques célibataires. Ici, la religion dominante est le « Baay Faalisme », branche mouride de l’Islam ayant pour valeur principale le travail, et ne respectant pas le jeun du Ramadan. Signes distinctifs des Baay Faal : dreadlocks, bonnet rasta et « nice » attitude… La fête se prépare doucement. Un des jeunes Baay Faal a déjà commencé à entonner un chant religieux, destiné à accompagner le sacrifice du mouton. Les femmes sont en train d’éplucher les oignons et les pommes de terre qui serviront pour la préparation. Les hommes creusent le trou censé recevoir le sang des bêtes sacrifiées. D’autres femmes, sur la petite terrasse d’une maison, font chauffer du « bioterre », un nouveau combustible mis au point par un chercheur belge et couramment utilisé à N’dem. Il s’agit d’un savant mélange d’argile et d’écorce d’arachide, plus économique et aussi efficace que le charbon.
Un premier mouton est amené devant son « autel ». Babacar, en tant que chef spirituel, effectue une prière introduisant le rituel. Plusieurs hommes tiennent le mouton, qui reçoit un coup de couteau fatal. La trachée artère déverse le sang de la bête, dans un jet vif et épais. Tous les gamins de la « maisonnée » assistent à la scène, religieusement. Une fois vidé de son sang, le mouton est posé sur une bâche. Le dépècement et la découpe peuvent commencer. Tout le monde s’y met, y compris les gosses, qui semblent s’amuser. Certains jouent même avec les abats… Au total trois moutons et une chèvre seront égorgés puis découpés, selon le même rituel. La cuisson commence, en grillade ou en ragoût. Les patates sont en train de frire. Pendant deux heures, nous ne perdons pas une miette de ce moment de fête, ou chacun s’affaire pour que le repas soit réussi. Nous passons à table. Nous sommes réunis autour de Babacar et Aïssa, avec tous les autres invités « toubabs ». Les Baay Faal mangent de leur côté, tous comme les femmes et les enfants. L’ambiance est joyeuse et détendue. Nous mangeons, à la main ou avec des couverts le mouton cuit avec les patates et les oignons, tout simplement… excellent. Nous sympathisons avec Dominique, venue rendre visite à Babacar, frère de son défunt mari. Drôle et dotée d’un franc-parler impitoyable, cette ancienne parisienne devenue pasteure à Genève nous évoque son action contre le sida en Afrique et ses démêlés avec les autorités anglicanes suisses, probablement dus à sa langue trop bien pendue. Anecdote : elle connaît très bien Tarik Ramadan, qu’elle dit être « très sympa malgré les ambiguïtés de ses discours ». Le fameux prédicateur et théologien de l’Islam, très critiqué en France pour son double discours, est également un ami de longue date de Babacar. Ramadan a en effet apporté le premier soutien financier extérieur au développement du village, en finançant le premier poste de santé et l’école grâce à un festival ayant rassemblé quelque 35000 personnes à Genève en 1987. Il a d’ailleurs passé ses vacances en familles à N’dem l’été dernier…
Après le repas, tout semble tourner au ralenti, chacun allant vaquer à ses occupations à droite ou à gauche, en attendant le deuxième service, vers 17h. Babacar accepte que je l’interroge afin de réaliser un article sur le village. Le peu de temps que j’aurais passé à ses côtés m’aura suffi pour sentir la force sereine qu’il dégage. Souriant, agréable, il est également très abordable et fait preuve d’une bienveillance constante à l’égard de son prochain. Les Baay Faal du village semblent d’ailleurs lui vouer un respect sans limite, voire un culte. L’interview, coupée en plein vol, ne se terminera que le lendemain matin. Dominique, qui connaît bien l’historique du village, m’éclairera elle aussi sur de nombreux points. Babacar me raconte son engagement spirituel et sa volonté, il y a 25 ans, de quitter Dakar pour venir s’isoler du monde dans l’ancien village de son père. Il se retrouvera face à une situation socio-économique déplorable. Son engagement le mènera à trouver des financements et à monter projet sur projet pour inciter les gens à rester et développer le village. C’est ainsi qu’il créé en 1987 l’association des villageois de N’dem. L’idée était de créer des emplois en valorisant les savoir-faire locaux. Le combat de Babacar et d’Aïssa (qui est également pour beaucoup dans le développement du village) a aujourd’hui porté ses fruits, et continue sa lancée. La fin de la journée se déroule tranquillement, jusqu’au repas du soir, les restes du mouton. Demain nous reprenons la route, en direction de Mbour, pour un changement de décor qui s’avère radical…


















